héros

quand le père se laissera mourir, le fils vérifiera l’état du vieux et haussera les épaules, le fils de soixante ans face aux presque quatre-vingt-dix ans du concombre paternel, le fils se dira qu’il avait attendu beaucoup trop longtemps son héritage, l’héritage qu’il convertira en euros après la vente de la maison, et le fils se dira un instant qu’il ne savait pas ce qu’il ferait de cet argent, puis il lui passera par la tête que l’achat d’une lithographie de Marc Chagall pourrait faire l’affaire, puis il lui passera par la tête qu’il faudra s’occuper des funérailles, une corvée dont il se serait bien passé, lui qui n’avait vu dans sa propre vie qu’une succession de corvées,

celle qui aura découvert le mort lui dira qu’elle l’avait trouvé avec un casque sur les oreilles et qu’elle avait eu la curiosité de voir les noms de l’artiste et de l’album qu’il écoutait lors de son dernier soupir avant son premier et dernier silence, c’était justement Silence Forever d’un quatuor de jazz nommé Four Ever, un ensemble dont elle n’avait jamais entendu parler, dont le titre imbécile de l’album s’accordait parfaitement avec le nom tout aussi imbécile de l’orchestre,

le fils se dirigera vers une fenêtre et regardera le paysage dans lequel au loin s’observaient deux personnages statufiés, deux personnages qu’il connaissait bien et qui avaient toujours éveillé chez lui un sentiment d’insignifiance, lui qui n’avait rien fait de sa vie, lui dont sa propre fille pourra la résumer à un livre comptable, le fils pensera une fois encore qu’il n’avait pas eu la chance de connaître cette guerre où des personnes ordinaires s’étaient hissées au niveau de héros, le fils se dira dans un ricanement aussi silencieux que stupide que passer de zéro à héros tenait à peu de choses, si l’on peut ainsi qualifier une guerre mondiale,