frères humains

serrés les uns contre les autres autour de la margelle du puits, ils écoutent le récit d’une légende, un récit édifiant sur l’édification de ce puits, l’édification paradoxale d’un trou puisque s’agissant d’un puits, ils écoutent en silence la maîtresse en charge du récit, ils écoutent comme les sages enfants du bon dieu dont se réclament leurs parents, le récit trempé dans l’encre bénite des récits constructeurs de l’identité française, ce récit paradoxal où l’on invite le perdant d’une bataille contre le conquérant romain, ce perdant qui incarnerait la chair et l’os et l’âme de nos lointains ancêtres, ce récit qui fait de nous des losers par nature, qui a l’avantage de justifier nos défaites répétées,

serrés les uns contre les autres, ils portent en eux les réflexions rancies transmises par leurs parents et leurs grand-parents, les éclats de haine ordinaire à l’encontre de ceux qui ne se reconnaissent pas dans le reflet de l’eau des bénitiers de la maison commune qu’ils sont obligés de fréquenter une fois par semaine, de préférence le dimanche s’agissant de ces chères petites têtes blondes, pas toujours très blondes, ils portent en eux les réflexions racistes un peu émoussées par le passage du temps qui a un peu trop tendance à gommer les différences, pauvres petites têtes pas tout à fait blondes qui ne portent peut-être plus tout à fait l’amour de leurs parents et grand-parents, l’amour de la patrie chevillé au corps, ces petites têtes incarnant la relève des haines ordinaires de leurs familles, ces enfants qui pour la plupart rechigneraient à prendre les armes pour défendre le drapeau, ces losers pas tout à fait beaux,

serrés les uns contre les autres, ils ressentent déjà de drôles de sensations qui leur viennent de territoires incertains, parfois des sensations qui les accablent d’un sentiment de honte, des sensations en contradiction avec l’amour ordinaire inculqué par les parents et grand-parents qui font semblant d’y croire, ces ancêtres qui au fond d’eux-mêmes ne croient plus en ce qu’ils disent, qui font le contraire de ce qu’ils disent, qui ont caché sous les manteaux du dimanche les hontes qu’ils ressentent de moins en moins à mesure qu’ils répètent leurs jeux interdits, ces losers qui se débectent dans le sous-sol de leurs solitudes de plus en plus profondes, ces perdants qui ne songent plus à se pendre à la branche de fer courbée du puits,